Extraits de l'ouvrage "Le cinéma gore, Une esthétique du sang" de Philippe Rouyer (1997, Editions du Cerf).
Pour en savoir plus : "Gore, autopsie d'un cinéma" de Marc Godin (1994, Editions du Collectionneur).



"Lorsque j'étais gamin, quelques vieux os fichaient la trouille. Aujourd'hui, un crâne humain n'inspire plus rien." (Tom Savini)

Au cours des années 90, l'intrusion du gore dans le cinéma grand public ne suscite même plus l'étonnement. Les spectateurs applaudissent les décapitations avec jets de sang jaillissant de la partie supérieure du tronc en gros plan, et nul ne s'offusque de sanglantes tortures complaisamment filmées ; bref, confirmation est donnée que, dans les productions les plus académiques, le plan gore est devenu une sorte de figure obligée.

Le gore joue surtout un grand rôle dans le renouveau du film criminel. Imbibés des films d'épouvante des années 70 dont ils se sont gavés adolescents, de jeunes cinéastes comme Quentin Tarantino ("
Reservoir dogs") revisitent le genre en introduisant des éléments d'horreur visuelle. Paradoxalement, on trouve bientôt plus de scènes gore dans les polars que dans les films d'horreur qui, produits de plus en plus souvent par de puissantes compagnies hollywoodiennes, limitent les débordements sanglants.



Affaibli par une surenchère dans l'autoparodie qui rend ses excès de moins en moins crédibles, privé de l'originalité qui avait assuré son succès, le cinéma gore tend alors alors à disparaître. Seule une poignée d'irréductibles persistent à entretenir sa flamme.

I - Le film criminel : nouveaux regards sur le tueur psychopathe...

Sous l'impulsion de jeunes auteurs, le film criminel a amorcé une nouvelle évolution à partir du milieu des années 90 pour former un courant que le réalisateur de "Usual suspects", Bryan Singer, a baptisé "néo-noir". Parallèlement, la figure du tueur psychopathe, qui relève à la fois du polar et du film d'horreur, a inspiré une nouvelle série d'œuvres où, loin des "Vendredi 13" et autres "Maniac", le psychologique l'emporte sur le gore alors utilisé avec parcimonie.

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Le silence des agneaux"




Jonathan Demme
, pourtant ancien poulain de l'écurie Roger Corman et donc pas homme à être effarouché par le gore, y joue davantage sur la suggestion que sur la représentation, y donne plus à entendre, par exemple, qu'à voir. Cette retenue des images lui permet de mieux frapper les esprits dans l'unique séquence gore du film : l'évasion de Lecter. Le défi était de proposer une représentation à la hauteur de l'horreur suggérée jusqu'alors. Demme y parvient à deux reprises en conjuguant le suspense, la surprise et le répugnant. Le 1er choc consiste en la découverte du cadavre du policier ; cette découverte était attendue, mais le spectateur n'avait pas imaginé que le corps serait éventré et accroché les bras en croix aux barreaux de la prison, dans une posture qui allie la cruauté à la poésie. Pendant la poursuite qui s'ensuit, le public s'attend au pire, redoutant une nouvelle surprise sanguinolente derrière chaque porte. Et c'est au moment où la tension se relâche (il est établi que Hannibal s'est échappé) que le cinéaste assène son 2nd choc : dans l'ambulance qui transporte le corps de l'autre policier, le blessé se redresse soudain et arrache le masque de peau humaine qui dissimulait sa véritable identité.

"
Seven"



David Fincher suit une autre stratégie : adoptant le point de vue des limiers, il ne filme jamais les meurtres, la caméra (à l'instar des personnages) arrivant toujours trop tard sur les lieux. Ce parti pris, qui laisse au spectateur le soin d'imaginer ce qui s'est passé, limite mais n'exclut pas le gore. Les tortures raffinées inventées par l'assassin laissent en effet sur les cadavres des stigmates que subliment les éclairages expressionnisants de Darius Khondji : la peau tuméfiée de l'obèse, les chairs mutilées de la 2ème victime...





II - ... et dérives sanglantes du "néo-noir" : le rouge et le noir

Les origines de ce mouvement remontent au milieu de la décennie précédente. Quelques mois avant que John McNaughton n'entreprenne de débarasser la figure du psycho killer de ces hectolitres de sang qui, dans un grand nombre de films, avaient fini par reléguer le sujet au rang de prétexte, les frères Joel et Ethan Coen avaient adopté la démarche inverse vis-à-vis du film noir. Lointainement inspiré des romans de James Cain, "
Sang pour sang" se démarque des hommages respectueux au genre par un traitement au second degré qui se refuse toutefois à la parodie. Avec "Miller's crossing" et "Barton Fink", les Coen poursuivront dans cette veine.

Mais c'est peut-être "
Fargo" qui exprime le mieux leur attachement au "néo-noir". Adapté d'un étrange (et faux) fait divers qui a viré au carnage, le film s'ingénie à répandre le sang dans la neige du Minnesota. Le crétinisme des personnages n'a d'égale que leur indifférence meurtrière. Une fois qu'il a touché le pactole, le tueur incarné par Steve Buscemi jubile sans trop se soucier de la balle qui lui a emporté une partie de la mâchoire ; un plan rapproché laisse pourtant apercevoir le pansement de fortune (un mouchoir en papier), imbibé de sang, pelucher sur la plaie sanguinolente. Le dénouement est, lui, carrément gore : cf. la scène où l'un des truands s'acharne à faire disparaître le cadavre de son ancien complice dans un hachoir à bois, enfournant une jambe dans la machine qui vaporise une purée de sang dans un vacarme infernal.


Ce mélange d'horreur visuelle et de comique est à l'origine du succès de "Reservoir dogs", film phare du "néo-noir" qui a révélé Quentin Tarantino, dont c'était la première œuvre.
Après un long prégénérique, le cinéaste change brusquement de registre en montrant le personnage de Tim Roth, blessé au ventre, se tordre de douleur à l'arrière d'une voiture qu'il barbouille de son sang. Cette image très forte d'un homme qui patauge littéralement dans son sang reviendra en leitmotiv tout au long du film : étendu sur le sol du hangar où ses complices cherchent à déterminer lequel d'entre eux les a trahis, le mourant n'en finit plus d'agoniser dans une mare grandissante d'un liquide bien rouge. Pour Tarantino, il s'agit d'une donnée réaliste : "Souvent dans les films, quand quelqu'un est touché à l'estomac, il grimace avec un cercle rouge au milieu du ventre. Or, c'est faux. Le sang coule à flots et la douleur est atroce, car lorsque l'estomac est percé, tous les acides se répandent dans votre corps (...). Nous avions un médecin sur le plateau pour contrôler la circonférence de la tache de sang."

Ce souci de réalisme n'exclut aucunement la dimension horrifique. La scène au cours de laquelle un des truands coupe l'oreille du flic prisonnier en assène une nouvelle preuve. Un panoramique détourne pudiquement la caméra au dernier moment. Mais cet ostensible mouvement d'appareil est davantage destiné à interroger le spectateur sur son voyeurisme qu'à éviter le gore. Témoin les plans suivants sur l'oreille sanguinolente et sur la plaie à l'emplacement de la mutilation. Des effets que le cinéaste a pris très au sérieux puisque, malgré un budget très serré, il s'est débrouillé pour qu'ils soient exécutés par des professionnels du gore, KNB (groupe formé par Robert Kurtzman, Greg Nicotero et Howard Berger, qui ont conçu notamment les maquillages sanglants d'"Evil dead 2" et du "Le jour des morts-vivants").


A l'inverse, dans "Pulp fiction", son 2ème film, l'horreur ne se veut jamais réaliste et ajoute à la distanciation qui assimile les personnages à des pantins : le tueur campé par Travolta doit enfoncer une grosse aiguille dans le coeur de la femme de son patron pour la sauver d'une overdose ; un faux mouvement le fait tirer sur un voyou, dont il doit ramasser la cervelle éparpillée sur les sièges de sa voiture...



Cette volonté de jouer avec les codes, jusqu'à faire basculer des situations criminelles convenues dans la démence opératique, se retrouve aussi dans le "Killing Zoe" de Roger Avary, coscénariste de "Pulp fiction". Comme "Reservoir dogs", "Killing Zoe" est construit autour d'un hold-up meurtrier.

On y retrouve la même ultraviolence carnavalesque, et si les effets gore s'y font plus rares, c'est parce que le rouge carmin des murs de la banque suggère assez l'horreur de la boucherie.

 

   

Que Joel Coen, Tarantino et Avary, à l'inverse des jeunes cinéastes de la décennie précédente, aient préféré le film criminel au film d'horreur pour leurs débuts dans la mise en scène est symptomatique d'une production qui ne considère plus le gore comme une fin en soi, mais comme un élément de stylisation.

III - Le déclin de l'horreur gore

David Cronenberg ("La Mouche"), le plus intellectuel des auteurs du cinéma gore, a évolué vers un cinéma plus intériorisé ; sous le charme des sirènes de Hollywood, Sam Raimi ("Evil dead", "Evil dead 2") et Stuart Gordon ("Re-animator") se sont reconvertis dans des divertissements plus familiaux ; Brian De Palma a modéré ses ardeurs sanglantes des années 70 ("Carrie au bal du diable", "Furie" et "Soeurs de sang") et 80 ("Pulsions", "Body double", "Scarface") ; George A. Romero ("Zombie" et "Martin" dans les années 70, "Le jour des morts-vivants" dans les années 80) et Frank Henenlotter ("Frères de sang", "Elmer, le remue-méninges") sont quasiment réduits au silence.

Le seul cinéma d'horreur qui fait recette est celui de Majors, qui revisite les vieux mythes à grand renfort de millions de dollars tout en veillant à esquiver les foudres de la censure. Pour cette raison (et parce que, entre-temps, l'enthousiasme lié aux nouvelles perspectives offertes par le gore est retombé), ces superproductions horrifiques sont nettement moins sanglantes que "L'Exorciste" et autres "Alien" tournés dans les années 70.

Le sang n'est pas banni de "Dracula", puisque, dans cette adaptation ambitieuse, Francis Ford Coppola a souhaité concilier le fantastique sous toutes ses formes : du merveilleux à la Cocteau à l'horreur visuelle. Le gore y est pourtant réduit à la portion congrue : les empalements de Vlad Dracula sont filmés en ombres chinoises devant les ciels rougeoyants du prégénérique, et si, à la fin, Van Helsing sort du château en brandissant les têtes coupées des trois femmes vampires, la scène de leur décapitation se réduit à quelques éclaboussures sur le mur de la crypte. En fait, le film ne comporte que deux scènes vraiment gore, situées au début (le sang qui ruisselle symboliquement de la croix, des bougies et sur l'autel de la chapelle quand le prince renie sa foi) et à la fin (la mort de Dracula que Mina transperce et décapite par amour).
Dracula

Le succès de ce Dracula incite Columbia à enchaîner avec un "Frankenstein" réalisé par Kenneth Branagh et produit par Coppola, tandis que la Warner réplique grâce à "Entretien avec un vampire" de Neil Jordan. Deux luxueuses adaptations sorties en 1994 et tournées par des cinéastes qui font leurs débuts dans le genre.

L'utilisation du gore (à petites doses) dans ces grands spectacles violents bourrés d'effets spéciaux paraît naturelle. Elle pose davantage de problèmes dans le cadre d'un film intimiste comme "Mary Reilly" (autre production Columbia), qui se propose de repenser le drame de Jekyll et Hyde du point de vue de la servante du fameux médecin. Le réalisateur reconnaît avoir tourné de manière explicite certaines séquences violentes qu'il a dû retirer après les premières projections tests, car leur crudité s'intégrait mal au reste du film. Après plus d'un an de tergiversations autour de la table de montage, le film ne comporte plus qu'une poignée d'effets gore. Un seul fonctionne vraiment (le dépeçage de l'anguille qui préfigure la mue de Jekyll en Hyde) ; les autres (la transformation elle-même, la tête tranchée de la tenancière de bordel jouée par Glenn Close) paraissent trop grand-guignolesques comparés au ton triste et sombre de l'ensemble.

IV - Des tentatives isolées

Car le cinéma gore moribond compte encore ses inconditionnels, de jeunes auteurs qui en perpétuent la tradition. On ne saurait parler d'un courant ou d'un groupe homogène. Chacun oeuvre dans son coin pour un public restreint.

L'américain Brian Yuzna, producteur des 2 premiers longs métrages de Stuart Gordon, a fait ses débuts de metteur en scène dans le gore comique ("Society" et "Re-animator 2"), avant de décider qu'il voulait "voir et faire des films d'horreur qui ressemblent à des films d'horreur". Curieusement, c'est en poursuivant une série jusqu'ici parodique qu'il a mis son projet à exécution : indépendant des 2 premiers volets, "Le retour des morts vivants III" relate l'histoire d'amour fou entre un adolescent et sa petite amie morte qu'il a ressuscitée ; aux traditionnelles séquences d'affrontements gore entre les vivants et les morts, il ajoute donc le motif romantique du couple en fuite et les affres de la Belle qui, désireuse d'épargner son compagnon, se mutile afin de tromper sa faim dans la douleur (gros plans sur les morceaux de verre et de ferraille qu'elle s'enfonce dans les chairs). Mais, conscient que ces pratiques, ainsi que les morsures de son armée de zombies, irriteraient la censure américaine, Yuzna a monté son matériau en deux versions, la plus soft substituant aux plans trop saignants des inserts sur les yeux de la protagoniste, voire des prises où, suite à une défaillance technique, le sang n'avait pas coulé.


En revanche, nulle astuce de remontage ne vient atténuer l'horreur de "Whispers", le 3ème sketch de "Necronomicon". De la même manière qu'il associait le gore et le sadomasochisme dans "Le retour des morts vivants III", Yuzna se sert ici de l'horreur visuelle pour attiser des peurs viscérales : peur de la maternité, mais aussi de la mutilation (le plan où l'héroïne découvre, en relevant le drap, que ses jambes ont été coupées durant son sommeil).

Les tortures infligées par le docteur fou de "Le Dentiste" lui permettent de poursuivre dans ce registre médical. Le cinéaste a dû néanmoins modérer ses ardeurs, car son producteur voulait un thriller à la limite de l'épouvante et non un film gore.

"Une nuit en enfer" de Robert Rodriguez résume la situation du gore en ce milieu de décennie. Ecrit et interprété par Quentin Tarantino, il colle à l'esthétique du "néo-noir" durant toute sa première moitié. Mais un rendez-vous dans un bar mexicain précipite le récit dans les outrances du gore parodique : le personnel et certains clients de l'établissement sont en fait des vampires que les "héros" devront décimer à coups de pieux et d'aspersion d'eau bénite. Ultime clin d'oeil, Tom Savini, responsable des effets spéciaux de "Maniac" et de "Zombie", interprète un des combattants. "Nous allons mixer "Pulp fiction" et "Evil dead", avaient annoncé Tarantino et Rodriguez avant le tournage ; ils ont juste tourné une pochade avec les moyens d'un film de Major.


Le cinéma gore américain des années 70 : l'explosion
Le cinéma gore américain des années 80 : les mutations

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