Adaptation baroque du mythe
| titre original | "Mary Shelley's Frankenstein" |
| année de production | 1994 |
| réalisation | Kenneth Branagh |
| scénario | d'après le roman de Mary Shelley |
| photographie | Roger Pratt |
| musique | Patrick Doyle |
| interprétation | Kenneth Branagh, Helena Bonham Carter, Robert De Niro, Tom Hulce, Aidan Quinn, |
| Ian Holm, John Cleese |
Review de Pierre
Je n'avais pas revu ce film depuis des années, et il est en vente à 10
euros dans une édition merdique : boum boum, je l'ai achetée.
Bon, c'est toujours dur de devoir juger objectivement, avec quelques années de plus, un
film qu'on avait adoré en pleine adolescence. Surtout quand, comme ici, on est souvent très borderline.
Soyons donc franc : le début est carrément pas génial, limite incompréhensible. Un
capitaine de bateau, Aidan Quinn, a un accident, son navire se heurte à un iceberg, ses hommes débarquent sur la banquise. Ils entendent un truc. Branagh arrive, dit à tout le monde de se planquer. Discute avec Aidan Quinn et dit "my name is Victor Frankenstein" avec un air genre "ouuuuuuuuuuh". Tout ça en moins de
4 minutes. Ca fait beaucoup. D'autant qu'on regrette que Branagh n'ait pas été pris pour faire
Obi-Wan, parce que vraiment, ça l'aurait fait.
Ensuite, il y a des scènes littéralement hystériques où Branagh tire sur plein de poulies
tout en gueulant plein de trucs pour faire vivre le monstre.
Le monstre, parlons-en : un De Niro qui se demande
vraiment ce qu'il fout là, et nous aussi. Ca serait lui ou un autre, c'est assez pareil.
Il y a à de nombreux moments des ellipses narratives très, très gênantes. Branagh est
heureux chez lui avec sa femme. La scène d'après, il est en plein désespoir moral et délabrement physique, sans transition. Bref, faut parfois s'accrocher.
MAIS : attention, il y a des moments où ça prend ! Le baroque et la grandiloquence de Branagh finissent parfois par payer, surtout dans tout ce qui a trait à l'histoire d'amour
quasi-incestueuse entre lui et Helena Bonham Carter. Pour
dire, leur scène d'amour est carrément prenante et émouvante. La musique, omniprésente, de
Patrick Doyle est aussi très efficace, avec une jolie mélodie.
Bref, au final, ça marche, mais de peu. Et ça reste meilleur que les autres films faits
dans le sillage du "Dracula" de Coppola, type "Entretien avec un vampire" ou "Wolf".
Review de Gilles Penso (www.filmsfantastiques.com)
Comme
il le fit pour son "Dracula", Francis Ford Coppola a annoncé ce "Frankenstein" comme l'adaptation la plus fidèle qui soit au texte initial. Le film de Kenneth Branagh est certes très
proche du roman de Mary Shelley, la seule grosse dérogation concernant la fabrication de la compagne du monstre (une concession au texte initial entrée dans les mœurs depuis "La
fiancée de Frankenstein"). Mais la fidélité absolue est-elle un gage de réussite ? A vrai dire, les excès romantiques du 19ème siècle, que le roman cultive jusqu'à l'excès (sentiments
exacerbés, sensibilité à fleur de peau, longs monologues grandiloquents), passent mal le cap de l'écrit à l'écran.
Du coup, les larmoyances de Kenneth Branagh, endossant lui-même le rôle
du jeune Victor Frankenstein, et les violons omniprésents du compositeur Patrick Doyle prennent une tournure anachronique. « Kenneth Branagh est l'homme le
plus drôle que je connaisse », nous affirme pourtant Doyle. « Je suis régulièrement pris de fous rires à ses côtés. Mais les gens drôles sont souvent capables
de faire des choses étonnamment sérieuses. Souvent, c'est des ténèbres qu'ils tirent leur humour. Après tout, la vie est à la fois drôle et tragique. » (1) "Frankenstein" aurait
pu jouer de cette dualité, mais il s'avère désespérément monocorde. La théâtralisation qui le caractérise fonctionnait dans "Beaucoup de bruit pour rien",
dans la mesure où le film prenait les allures enjouées d'un conte, mais pas dans un "Frankenstein" visant la crédibilité historique et le réalisme brut.
D'autre part, le passé nous a prouvé que les adaptations les plus réussies du texte de Shelley étaient souvent celles qui s'éloignaient du verbe pour n'en conserver que l'esprit (en particulier les classiques de James Whale et Terence Fisher). Il faut malgré tout reconnaître que les effets de style de Branagh insufflent une belle énergie aux
scènes clefs du film, comme la frénésie des expériences de Frankenstein (les tournoiements incessants du steadicam traduisant le vertige dans lequel Victor, aveuglé par ses travaux, est
entraîné), l'émergence de la créature mâle (où, comme dans un cauchemar, le savant et le monstre n'en finissent plus de perdre l'équilibre dans le liquide amniotique au sein d'un plan séquence
truffé de jump-cuts), ou la pendaison du cul-de-jatte raccordée dans le mouvement avec un verre posé brusquement sur une table.
Mais ces moments inspirés ne sont qu'épisodiques, cette inégalité se répercutant sur tous les aspects artistiques du film. C'est notamment le cas des décors qui oscillent entre le réalisme brut
(les rues d'Ingolstadt), la carte postale grandiose (les montagnes de Genève) ou l'épure digne d'une scène de théâtre (la maison des Frankenstein). Même le casting laisse perplexe. Car Branagh
n'est pas le plus convaincant des docteurs Frankenstein, et Robert De Niro, couturé par de grossières cicatrices qui se résorbent progressivement, offre une
prestation très en-deçà des capacités que nous lui connaissons. Les bonnes surprises viennent plutôt des seconds rôles, comme Ian Holm en père de Victor,
Tom Hulce en Henry Clerval ou John Cleese méconnaissable sous la défroque du professeur Waldman.
(1) propos recueillis par votre serviteur en janvier 2007
|
Un film n'est pas seulement une histoire que le cinéma vend, mais aussi une culture, un pays, un autre type de consommation. Cela, les Américains l'ont très bien compris. Bertrand Tavernier |